Classé chic

Je hais l’hiver. Et plein d’autres choses aussi, mais surtout l’hiver. Je suis né sous le signe du Lion avec une vie qui recommence à chaque été et qui s’achève quand flanche le ciel.
Amen. Voilà pour les présentations.

Ce matin je me suis réveillé le crâne broyé à cause de la dernière soirée, mais quand je me suis regardé dans la glace et que j’y ai vu ma belle petite gueule, je me suis dit que tout n’allait pas si mal, et j’ai souri comme un con.

Samedi 11 août

Je suis allé lever le store de ma chambre, reçu en pleine face le soleil acéré comme un couteau et me rappelais alors que nous étions bien dans ma saison préférée. J’ouvrais la fenêtre, accédais au petit balcon que j’avais aménagé d’immenses plantes vertes et, de mon nid parisien, contemplais le zinc qui m’aveuglait, horizon familier que j’allais quitter ce matin pour une villa en bord de mer où l’on m’attendait pour quelques jours.

J’étais en effet invité par mon oncle François et sa femme Béatrice à venir passer la fin de l’été en leur compagnie dans leur maison de vacances du Cap Ferret. L’invitation s’était faite au hasard d’une conversation que j’avais eue avec François lors d’un rassemblement de ma vaste famille au printemps dernier. Entre la classique messe en plein air que, à part un noyau dur de la repentance, tout le monde voudrait esquiver et l’évocation obligée en pareille circonstance d’illustres aïeux, mon oncle avait appris que je savais naviguer alors qu’il cherchait un équipier pour quelques sorties en mer sur le voilier qu’il venait d’acquérir. M’expliquant que Béatrice était surtout experte en étalage d’huile solaire sur le pont avant, il était absolument ravi de pouvoir entreprendre avec moi une navigation un peu plus sportive si l’occasion se présentait. Il ajouta que ma cousine Marie serait en outre enchantée de me faire visiter cette douce région, ce qu’elle même acquiesça.
J’avais véritablement découvert Marie ce jour-là. Elle n’était plus la petite cousine avec laquelle je jouais à colin-maillard quand j’étais moi-même encore en culottes courtes, mais une toute jeune femme, alors future bachelière, pleine de vie et de spontanéité. A l’écart de la tribu, on avait affiché lors de cette journée notre complicité en évoquant pêle-mêle nos goûts artistiques ou raillant tour à tour tel cousin coincé ou telle cousine trop snobe. On s’était vraiment bien amusés et j’étais content de la revoir.

J’arrivais au Cap Ferret par la route dans la fin de l’après-midi, anéanti par la chaleur qui régnait dans ma voiture non climatisée. Ce fut Béatrice, en gants de jardinier, larges lunettes de soleil et chapeau blanc qui m’accueillit. Ôtant tous ses accessoires, je reconnus bien là ma tante, toujours impeccable même en taillant ses roses, vêtements immaculés, cheveux parfaitement tirés en arrière et sentant bon un léger et doux parfum lorsque je l’embrassai. Je la priai de m’excuser pour mes joues collantes.
— Ce n’est rien dit-elle. Comment vont tes parents, Jean ?
— Ils vont bien, merci, visiblement ravis de leur séjour à Saint-Pétersbourg. J’en saurai plus à leur retour.
— Nous les verrons très certainement à Paris. Sais-tu qu’ils ne sont jamais venus ici ?
Béatrice ajouta qu’elle était pour l’instant seule dans la maison car François était parti au magasin d’accastillage pour son bateau et Marie était toujours à la plage avec son amie Anne-Charlotte, venue elle aussi passer quelques jours ici. Elle me proposa une boisson bien fraîche, que j’acceptais avec enthousiasme, me montra la chambre que j’allais occuper et précisa que j’avais tout le loisir de prendre une douche si je le souhaitais, ce que je fis sans tarder après avoir déposer mes affaires.

Leur villa, nichée dans la pinède, était à deux pas de la mer. Un salon spacieux et lumineux donnait sur un jardin à travers une grande baie vitrée derrière laquelle une piscine n’attendait plus que ses baigneurs. Dans la pièce, sobrement meublée, le canapé d’angle semblait en être l’objet principal et seul un immense monochrome noir, subtilement mis en valeur par la lumière, était accroché au mur.
Ici, nulle trace de portrait en perruque ou de commande Louis XV. Le style était résolument moderne et épuré, contrastant avec l’intérieur de leur appartement de la rue du Ranelagh où tout rappelait leur origine jusqu’au moindre détail. Cet espace était une pause dans leur quotidien structuré, une liberté sans formalités. Ils n’avaient tous deux aucune attache familiale particulière dans cette région mais, après de longues recherches sur à peu près toutes les côtes de France, ils avaient finalement trouvé en celle-ci un bon compromis entre mer, soleil, discrétion et sérénité. De plus, François avait fini par obtenir une place dans un port de plaisance, ce qui était un précieux atout. Et moi, que l’on avait convié à cette évasion, j’allais sans état d’âme en apprécier toutes les saveurs.

Assis dehors sur la terrasse, je me détendais et écoutais comme le citadin que j’étais le frémissement des feuilles sur les arbres quand Marie arriva, radieuse et m’embrassant chaleureusement.
— Mon cousin préféré, dit-elle en se tournant vers son amie.
J’esquissais un sourire complice.
— Jean, je te présente Chou, ou Anne-Charlotte, selon les circonstances.
— Et dans quelle circonstance sommes-nous ? demandais-je sur un ton faussement désinvolte.
— Sans l’ombre d’un doute, non consensuelle, s’amusa Marie.
— Et bien dans ce cas, bonsoir… Chou.
Cette atmosphère informelle convenait parfaitement à mes aspirations. C’était entièrement l’objet de mes pensées lorsque François fit son apparition, serrant dans sa main comme un trophée une manivelle de winch flambant neuve, heureux comme un gamin.
Nous avons dîné tous les cinq dans le jardin, poisson grillé au menu. Notre premier sujet de conversation a été celui auquel nous nous attendions tous : le projet de chacun. Marie a eu sans surprise son bac avec mention et allait vivre une année à Philadelphie avant d’intégrer, selon ses souhaits, une école de marketing à son retour en France. Anne-Charlotte, qui était dans le même lycée que Marie, avait été admise à Sciences Po. Béatrice et François, galeristes maintenant reconnus, s’efforçaient de maintenir le bon niveau de gestion atteint malgré la situation du marché. Et moi, j’allais entamer sans véritable passion ma troisième année d’école de commerce.
Enfin, Béatrice, unanimement saluée pour sa requête, décréta que notre unique préoccupation ne concernerait désormais que nos activités en ce lieu, fussent-elles totalement insouciantes, et nous avons ainsi continué à discuter de choses et d’autres jusque tard dans la nuit autour d’un exquis vin moelleux, au milieu des cigales ou des grillons; je n’ai jamais su faire la différence.

Dimanche 12 août

Premier matin.
Le soleil inondait déjà ma chambre. Je n’avais pas fermé les volets en me couchant. Je ne m’en suis pas voulu; mon sommeil avait été profond.
J’ai entrouvert la porte pour déterminer le stade d’éveil de mes proches voisins. Pas le moindre bruit. Apparemment, le petit déjeuner n’avait pas été amorcé. Me sentant en forme, je décidais de faire des séries de pompes, abdominaux et exercices fessiers jusqu’à ce que j’entende un vague mouvement au loin. Après un dernier temps de récupération, je construisis d’un geste une chevelure studieusement négligée, quittai ma chambre et fis mon entrée dans la cuisine. Béatrice était seule, déjà habillée.
— Bonjour, Jean. Tu as bien dormi ? François est sur son bateau mais il nous rejoindra pour déjeuner. Il n’a pas voulu te réveiller. Il fait déjà une chaleur ce matin. Les filles ne sont pas encore debout. Tu prends du café ? Ah, si, en voilà une. Bonjour ma fille.
Marie arriva en long t-shirt blanc lui servant de chemise de nuit – ou bien était-ce tout simplement une chemise de nuit – les cheveux ébouriffés et les yeux encore gonflés. Elle s’étira longuement, bailla et, sans un mot, nous gratifia d’un sourire rayonnant.

Marie, Chou et moi avons passé une partie de la matinée autour de la piscine, allongés sur une chaise longue puis nous baignant régulièrement dès que avions trop chaud. Chou était très bronzée. Cela allait bien à ses yeux noirs. Je remarquais à son nombril un discret piercing au bout duquel s’incrustait un petit diamant, mais ses oreilles n’était pas percées; elle était bien des nôtres. Je la trouvais un peu distante avec moi. J’imaginais diverses hypothèses. Une, ce n’était qu’une impression. Deux, rien de plus normal; nous nous connaissions à peine. Trois, elle avait remarqué ma complicité naturelle avec Marie. Quatre, elle refusait de devenir une proie facile pour un jeune garçon comme moi. Tout était possible mais au fond, je n’en savais strictement rien. Dans le doute, je m’abstins de tout manque de tact.
Je lézardais sur une dalle chauffée par le soleil. Béatrice vint s’asseoir près de nous, un magazine de mode dans une main et un verre de thé glacé dans l’autre. Son chignon n’avait pas bougé.

Je suis enfin allé voir le petit bijou de François, amarré à un ponton du port d’Arcachon, de l’autre côté du bassin. Il était en effet superbe. François avait acheté ce voilier style 1930 d’environ trente pieds, avec une coque bleue plastifiée joliment dessinée avec une courbe très esthétique, un pont en teck comme il se doit sur ce genre de bateau et un gréement entièrement refait avec enrouleur pour faciliter les manœuvres. Il aurait voulu acquérir un Dragon, élégance suprême pour lui, mais Béatrice y trouvait le confort un peu trop rudimentaire. Le sien avait en revanche, lui, une cabine fonctionnelle. François était dans tous les cas fier de son bateau et l’entretenait rigoureusement. J’avais hâte de sortir en mer, mais la marée ne nous permettait pas pour l’heure de franchir la passe, aussi sommes nous tranquillement retournés à la villa. Avant de partir, nous fîmes quelques pas sur le quai et je contemplais le balancement léger des mâts, n’écoutant qu’à moitié François et me rêvant déjà sur l’eau.

Le soir, nous sommes allés au restaurant « en toute simplicité » dixit Béatrice qui avait tout de même revêtue une élégante robe noire en soie.
— Tu es superbe, ma chérie, lui avait murmuré François alors qu’il l’invitait à monter dans la voiture.
On nous a installés autour d’une table ronde, un peu trop au milieu de la salle à mon goût, mais les autres clients ne faisaient guère attention à nous, trop occupés à converser dignement ou a trouver le vin aromatique ou chatoyant, et je me suis détenu.
— Oui, nous prendrons un apéritif, a répondu François au serveur. Je me sens d’humeur joyeuse.
— Je vais donc me sacrifier à ton bonheur, mon chéri, a soupiré Béatrice, car il faudra bien rentrer. Dis-moi seulement que je suis une remarquable épouse et je me contenterai d’un jus de tomate.
— Je prendrai le même avec un soupçon de vodka, ai-je ajouté.
— N’est-ce pas Hemingway, comme on le dit, qui a inventé le Bloody Mary au Ritz ?
— Rien n’est prouvé mais, s’il ne l’a pas inventé, il l’a bien consommé. Rassurez-vous, je serai plus sobre.
Marie a commandé la même chose, arguant que ce nom emprunt de mystère la séduisait, sous le regard déconcerté de sa mère.
— Je suis sincèrement navré, ma tante, d’avoir entraîné dans la débauche mon innocente cousine.
— Oui, les petites filles grandissent.
Quant au reste, la sole était excellente et les instants de détente toujours propices à une réflexion sur le monde. En face de moi, Marie et Chou se faisaient des confidences à vois basse et gloussaient comme deux ados en me regardant. Je leur souriais malgré tout, n’ayant aucune idée de ce qu’elles pouvaient bien raconter, à part le fait certain que j’étais le sujet de conversation.
— Pourquoi l’addition tarde-t-elle toujours à venir lorsque nous la demandons ? a déploré avec un raffinement inégalé Béatrice à la fin du dîner.
Au retour, sur la banquette arrière de la voiture, Marie ne me laissa pas trop de place entre elle et la portière droite. J’eus souhaité que le trajet dure plus longtemps.

Je n’avais pas remarqué, le premier soir, que la fenêtre de ma chambre donnait sur celle de François et Béatrice, dans une partie de la maison perpendiculaire à celle où je me trouvais. En ouvrant ma fenêtre pour profiter de la fraîcheur du soir avant de me coucher, j’ai vu une silhouette vêtue d’une nuisette passer derrière le rideau translucide puis le store se baisser.
Je grillais une cigarette. Dehors, une brise légère se levait et venait jusqu’à moi prolonger mes songes.

Lundi 13 août

Ce n’était pas encore aujourd’hui que nous allions naviguer. François n’a pas réussi à démonter le winch qu’il voulait remplacer.
— Je ne vais pas t’embêter avec ça, m’a t-il dit. Profite, en attendant, de ton séjour ici.
Je pensais soudain à un marin à la retraite, croisé sur les quais de Saint-Cast, en Bretagne, qui ironisait à la vue de plaisanciers en total look Yacht Club sur leur façon de larguer les amarres.
— Quand on sait pas naviguer, on reste au port. Va falloir aller les chercher après, ces cons.
Qu’importe. Je décidais de positiver et de suivre les filles à la plage. Marie portait un distingué bikini bandeau rayé bleu et blanc, Chou un bikini noir, le bas orné de petits motifs de couleurs vives et un haut triangle entièrement noir. Son piercing scintillait sur sa peau très bronzée.
Indolentes et terriblement sexy, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, elles lisaient sagement. Je fixais la mer lointaine où j’aurais dû être et détournais parfois mon regard vers leurs jolies jambes dorées. Un play-boy bodybuildé passait et repassait derrière elles dans leur absolue indifférence avant de disparaître. Le soleil cognait. Il y avait du monde sur la plage.
— Tu veux que je te passe de la crème dans le dos ? me demanda Marie qui me voyait prendre le spray.
— Je veux bien.
— Tu restes jusqu’à quand ?
— Jusqu’à la fin de la semaine, je pense.
— C’est court, dit-elle, tandis que sa main douce étalait lentement la crème sur mon dos. Tu voudras bien m’en mettre aussi, après ?
Marie s’allongea sur sa serviette de plage. Je saisis le spray. Son dos était chaud et mes doigts tremblèrent un peu en arrivant à la lisière de son maillot. Elle n’a pas bougé.
Chou s’est levée pour aller se baigner.
— Vous venez ?
L’eau nous parûmes froide quand on y mis les pieds. Les rouleaux de l’Atlantique la brassait continuellement, mais il faisait si chaud sur la plage que cela nous fit un bien fou. Une vague plus haute que les autres nous éclaboussa par surprise. Marie resta figée un temps, puis rit avec nous. Son épaule doucement dénudée sur laquelle perlait une goutte amère étincelait sous la lumière.
Pour la première fois, je crois, l’insondable Chou me sourit vraiment.

De retour à la villa après un long bain de soleil et de mer, le goût du sel encore sur mes lèvres, j’ai fait des pompes et des exercices abdos-fessiers avant de prendre une douche.
Sur la terrasse, j’ai croisé Béatrice en tenue de cavalière qui revenait du centre équestre, se servant de sa bombe comme d’un éventail.
— Mon Dieu ce qu’il fait chaud, dit-elle entre deux gorgées de jus d’orange frais avant de s’éclipser.
François, tout sourire, fit son apparition en début de soirée.
— Je l’ai eu ! Demain nous sortons en mer.
En guise de récompense, il sortit une carafe d’un whisky joliment ambré et me proposa un verre.
— C’est un Islay, précisa-t-il. Il est assez tourbé. J’espère qu’il te plaira.
En fond sonore, des enceintes du salon, on entendait la voix mélancolique de Cat Power sur The Greatest. Je trouvais le whisky excellent. Chou, sur la canapé, avait entre ses mains un livre dont je ne distinguais que la photo de couverture représentant un buste de couture assorti d’un long collier de perles. Marie lisait et envoyait des mails depuis son téléphone, tandis que François feuilletait aléatoirement le Figaro. Je sortis dans le jardin fumer une cigarette, retournai dans le salon et vint m’asseoir à côté de Marie, suffisamment près pour deviner un « Je t’embrasse » en bas de son écran. J’en éprouvais une sincère jalousie. François fulminait à la lecture d’un article politique, marmonna un « fossoyeurs » et, dans une quête de relativité, me proposa un autre verre que je n’ai absolument pas refusé. Nous avons attendu Béatrice, puis nous sommes passés à table.
Le whisky était décidément excellent, me disais-je en avalant la dernière gorgée avant de m’asseoir.

Bien plus tard, assis sur le rebord de la piscine, sous un ciel de nuit d’été parfaitement dégagé, j’étais de nouveau seul avec Marie et Chou. François et Béatrice avaient regagné leur chambre depuis longtemps déjà. Tout était si calme. Nos pieds nus dans l’eau valaient toutes les thérapies.
— J’aimerais que ce moment ne s’arrête jamais, dit doucement Marie.
— C’est parce qu’il est rare qu’on l’apprécie tant, répondis-je en remarquable philosophe.
Marie s’égarait dans le ciel.
— Je sais. Oh ! Une étoile filante. On n’en voit jamais à Paris.
— Tu as fait un vœu ?
Court silence.
— Oui.
Puis, malicieuse, elle trempa sa main et aspergea d’un claquement de doigts mon visage.
— Tu ne réagis pas ?
— C’était plutôt agréable.
— C’est pas juste !
Elle fit semblant de recommencer. Nous ne nous quittions pas des yeux, chacun anticipant la réaction de l’autre.
Cette fois, elle le fit pour de bon. Joueur, je saisis son poignet à la volée. Elle ne se débattit pas.
— Tu vois, j’ai réussi !
— Elle est encore bonne, enchaîna Chou en faisant tournoyer sa main dans l’eau. Ça vous dit ?
Il n’en fallait pas plus pour aller sur-le-champ revêtir nos maillots et nous retrouver tous les trois dans la piscine.
— Chut, ne les réveillez pas, chuchota Marie alors que nous plongions sans délicatesse.
Je tentais une nage sous l’eau, mais n’y voyais strictement rien dans le bassin non éclairé. Après quelques brasses pour la forme, nous nous sommes repliés là où nous avions pied. Marie et Chou se sont installées sur les marches immergées, l’une à côté de l’autre, et je leur faisais face, plus ou moins accroupi dans ce périmètre peu profond. Marie ferma les yeux, pencha sa tête en arrière et mouilla ses cheveux. Elle semblait heureuse.
— Tu vas faire de la voile avec papa, demain ?
— Oui. Vous venez aussi ?
— On serait ravies, mais il est tellement enthousiaste de partir avec toi que nous passons notre tour. Demain nous accompagnons maman au centre équestre. Les évasions ne sont pas toujours mixtes, vois-tu.
— Vous ne profitez pas plus du bateau que ça ?
— C’est le pré carré de papa. Les femmes n’y sont que tolérées. Je plaisante, quoi que. C’est un voilier de gentlemen. Surtout quand son neveu-qui-sait-naviguer est là. Tu es un privilégié, mon cher cousin. Mais profitons de notre instant, comme tu l’as dit. On n’est pas bien ici ?
J’ai à mon tour fermé les yeux, gonflé mes poumons puis expiré longuement.
— Oh si…
J’ai alors détendu mes jambes et, avec nullement l’intention de le faire, j’ai effleuré une autre jambe. C’était extrêmement agréable, et comme l’autre jambe ne bougeait pas et semblait se laisser faire, je n’ai pas bougé non plus. J’ai regardé Chou qui me regardait aussi, impassible. Je n’avais pas plus de certitude qu’il s’agissait de Marie, bien qu’elle m’ait souri. Puis je n’ai plus rien senti. Il aura fallu un imperceptible mouvement pour interrompre cette délicieuse sensation.
— J’ai froid, dit Chou en sortant de l’eau.

Mardi 14 août

La sonnerie de mon téléphone m’a douloureusement extirpé de mon sommeil, mais on avait un horaire à respecter pour franchir la passe avec le courant favorable. La nuit fut courte mais cela n’avait aucune importance. J’étais tellement heureux de sortir en mer. François m’attendait pour le premier café de la journée. Ensuite, direction le port.
Les drisses martelaient les mâts. Sur les pontons, des plaisanciers s’attelaient à leurs derniers préparatifs ou équipaient leurs gamins de gilets. D’autres manœuvraient déjà. Je suis monté à bord de Jolie Brise. Intérieur acajou. Classe. François a déplié la carte marine et m’a montré la passe.
— C’est la principale. L’autre est plus délicate à négocier, a-t-il précisé.
On a consulté la météo. Vente de secteur sud-est 2 à 3. Mer belle à peu agitée. Bref, on allait s’emmerder. On a retiré le taud de la bôme, largué les amarres, puis on est sorti tranquillement au moteur. Pendant que François tenait la barre, je rentrais les pare battages. La passe franchie, on a hissé la grand voile, déroulé le foc et coupé le moteur. Et soudain ce silence, comme à chaque fois, quand on n’entend plus que le clapotis sur la coque et le vent dans les voiles. Devant nous, l’horizon lisse, directement accessible, avec ce bleu dominant, nuancé de petites touches d’écumes qui pointaient parfois au sommet des vagues. On s’est éloignés de la côte, filant sans entrave vers le large, et je pensais, par opposition à cet environnement, à la baie de Saint-Malo où j’ai navigué la dernière fois, appliqué à tirer des bords au milieu des cailloux jusqu’au Grand Jardin.
J’ai pris la barre. Je remarquais une risée un peu plus loin.
— On va virer, ai-je annoncé.
Puis j’ai serré le vent le plus possible pour faire gîter le bateau, tandis que François bordait la voile à l’aide du winch tant convoité. Les embruns dans la tronche, ce n’était pas pour aujourd’hui, mais Jolie Brise avait toutefois fière allure au près.
Vint rapidement l’heure du casse-croûte. La mer, ça creuse. Au menu, terrine de sanglier et bon pain. Un marin a toujours son couteau sur soi. Et le tire-bouchon qui va avec. François a donc sorti une bouteille de rouge. Un Saint-Julien, tout de même. Boire une eau pétillante en pareille circonstance ? Une intolérable faute de goût.
On a navigué encore une bonne partie de l’après-midi. La mer réfléchissait le soleil et je sentais ma peau chauffer malgré la tonne de protection étalée sur chaque centimètre carré. J’étais cramé au propre comme au figuré après avoir amarré Jolie Brise à son ponton.
— Tu as pris des couleurs, m’a dit Marie quand je suis rentré. Chou et moi allons chercher maman au centre équestre. Tu veux venir avec nous ?
— Ouais, ai-je fait avec une vivacité de méduse échouée et me souciant surtout de mon bronzage.

Béatrice pratiquait l’équitation depuis son plus jeune âge. Elle était, paraît-il, excellente cavalière. Appuyé sur une balustrade, je l’observais, au loin, tenant la bride, droite et élégante dans une chemise cintrée à carreaux bleus et blancs, une culotte seyante blanche et des bottes noires impeccablement cirées.
Elle nous rejoignit peu après, une petite bouteille d’eau à la main, trop froide à son goût, pestant contre les distributeurs de boisson.
Elle monta dans la voiture à la droite de Marie qui conduisait, baissa le pare-soleil et se recoiffa devant le petit miroir. Il n’y avait rien à recoiffer, bien entendu; tout était resté parfaitement en place.
— Tu as monté Sultan ?
— Oui, mais il était buté aujourd’hui. Quel fichu caractère !
Inclinant légèrement la tête, elle regarda de nouveau dans le miroir et croisa mon regard.
— Tu as pris des couleurs, Jean.
Était-ce un compliment ?
Béatrice se tourna vers Marie.
— Louis m’a appelée. Il arrive demain. Il ne restera qu’une nuit. Il doit retrouver des amis en Espagne, m’a-t-il dit.
— Des amis ? Lesquels ?
— Je ne sais pas. Ton frère a toujours été un peu cachottier, tu sais.
— Oh, ça…
— Tu connais ton cousin je crois, Jean ?
Louis devait avoir à peu près mon âge. Je l’avais croisé à une garden-party dont la famille raffole. Je l’avais trouvé prétentieux, ultra snob et insupportablement mondain. Tout le contraire de sa sœur cadette. Peut-être avait-il changé mais, à vrai dire, je n’étais guère enthousiaste de le revoir. Bah, après tout, il ne fera que passer.
La discussion déborda sur la préparation de la messe de l’Assomption et Béatrice regretta que Louis n’y assiste probablement pas en raison de son arrivée tardive. Quant à moi, elle me savait suffisamment mécréant pour ne pas m’y convier. À défaut de sauver mon âme, j’avais assuré ma tranquillité. Et tandis que derrière la vitre défilaient sans fin les pins, Béatrice souligna la qualité des sermons du curé de la paroisse et leur indispensable réponse aux inquiétudes du monde moderne. Il me semblait qu’elle s’adressait à Chou, mais je n’en étais pas certain.
De retour à la maison, je suis passé par ma chambre me changer et faire des étirements dans la piscine, exercices finalement vite transformés en une relaxation totale. J’en déduisais que le matérialisme n’était pas une fin en soi mais un confort néanmoins fort appréciable.

Mercredi 15 août

La maison était déserte quand je me suis levé vers le milieu de la matinée. Ils étaient tous à la messe, je présumais, même Chou qui n’avait pourtant pas l’apparence d’une catholique pratiquante, ce petit quelque chose d’indéfinissable, que je connaissais trop bien, qui dévoilait l’allégeance papale. Son piercing au nombril ? Beaucoup en avaient maintenant, même des jeunes gens de bonne famille, la preuve en était, pour peu qu’il soit dissimulé en certaines occasions. Et d’imaginer la scène où, s’ennuyant à mourir parmi les communiants, elle laissait fondre pour le pardon des pêchés le corps du Christ sur sa langue. Un chewing-gum eut été plus approprié; elle en aurait au moins fait des bulles.

Il faisait dehors un temps magnifique et une lumière, si intense qu’elle en fut presque divine, avait envahie la villa tout entière. Je décidais une nouvelle fois d’entretenir mes abdos pour démarrer cette belle journée avant l’apparition du cyclone Louis, puis filais vers la salle de bain après un café bien serré.

Une vingtaine de minutes plus tard, seul devant la piscine, les cheveux encore mouillés, je contemplais la surface parfaitement plane de l’eau quand j’entendis des voix. Je me retournai et vis Béatrice et Marie sur le seuil de la terrasse. Marie me fit un signe de la main. Je lui répondis de la même manière.
Elles vinrent dans le jardin poursuivre leur conversation.
— L’église était pleine à craquer, me dit Béatrice en passant devant moi.
— Vraiment ? répondis-je avec courtoisie.
Marie se retourna et me sourit, tout en écoutant patiemment sa mère évoquer la dimension de sa foi.
Chou s’approcha et prit une chaise.
— Salut.
— Ça va ?
Le téléphone sonna. François décrocha. C’était Louis qui annonçait son arrivée pour le déjeuner.
Et à l’heure dite, j’ai vu débarquer une espèce de dandy, surpassant l’image que j’avais gardée de lui, une caricature avec mèche sur le côté et foulard en soie par trente degrés à l’ombre.
— Louis, mon chéri ! manifesta Béatrice avec une exaltation que je n’avais vue jusque là.
— Vous ne pouvez pas imaginer comme je suis heureux. Malgré la chaleur, on respire ici. Paris est une fournaise en ce moment. Le seul avantage, ah, ah, c’est qu’il n’y a plus de Parisiens. Je devais être le dernier ! Comment ai-je pu y rester si longtemps ? Oh, bonjour Anne-Charlotte.
Le tout couronné d’un somptueux baisemain où le moindre mouvement de sourcil a toute son importance.

À table, le roi Louis évoqua l’Andalousie, l’admirable Alhambra, ses amis qui avaient loué un appartement près de Malaga, les siestes estivales et les soirées insouciantes dont il avait grand besoin avant la reprise de ses cours. Parmi ses amis se trouvait Maxence qui habitait près du boulevard Murat et que connaissait bien Béatrice. Il était actuellement en vacances avec ses parents à Biarritz et prenait à cœur cette virée entre jeunes en Espagne. Béatrice était doublement rassurée. Louis ne ferait pas la route seul et elle avait toute confiance en Maxence. Et moi, je me foutais royalement de tout ça.
Je notais que Chou, si impénétrable, répondait parfois par un sourire à l’attention que lui portait Louis, malgré une désinvolture dont elle ne se débarrassait jamais vraiment. Je n’en fus pas affecté. Bien au contraire. Qu’il ait pu avoir d’avantage de considération pour elle que pour moi garantissait mon indépendance d’esprit et ma liberté de mouvement. Je ne devais être pour lui qu’une sorte d’ovni totalement détaché de ses préoccupations, et ce rôle me convenait parfaitement.

Malgré les diverses suggestions d’activités de François et Béatrice, dont les festivités de la Fête de la mer, Louis a préféré la plage à toute autre pratique, avouant sans peine que ne rien faire était pour l’instant sa seule intention. Marie m’a demandé si cela ne me dérangeait pas de les accompagner. Je lui répondis que la plage ne me lassait jamais, que j’y aimais le contact du sable chaud sur ma peau, le bruit berçant des vagues et, chose non avouée, le délicieux plaisir de contempler à nouveau ma jolie cousine en bikini.
Nous étions jeunes et beaux et les gens nous remarquaient. Les filles avaient les jambes fuselées, nous, des abdos bien dessinés et tous les quatre à n’en pas douter des petits culs à reluquer.
D’entrée, Louis s’allongea sur le dos, les bras le long du corps, et ne bougea plus que pour s’enduire à intervalles réguliers d’huile solaire et se retourner pour uniformiser son bronzage. Déconnexion.
Rapidement, Marie s’ennuya. Quittant sa mine boudeuse, elle sortit de son sac un ballon de plage et invita Chou et moi à une partie de volley très peu académique. Marie était comme d’habitude resplendissante et s’amusait à aller chercher le ballon loin derrière elle ou dans l’eau quant le vent l’y envoyait. Quand nous avons arrêté de jouer, nous étions ruisselants, puis nous avons jeté nos dernières forces dans une course folle vers les vagues, en bout de course et à bout de souffle.
La fin de l’après-midi fut calme et reposante. Les filles étaient plongées dans leur lecture et moi je regardais la mer et ses dizaines de petites voiles blanches. Et parfois Marie aussi, quand personne ne faisait attention à moi. Elle était sur le ventre, une main sous son menton, l’autre tournant les pages de son livre et balançant lentement un pied en l’air comme un métronome. Je suivais la ligne harmonieuse de ses courbes, m’amusant à les classer en catégories de col, de la longue et douce descente des épaules à sa taille, puis de la courte et explosive montée jusqu’au sommet des fesses, que je classais hors catégorie et, pour finir, la sérénité retrouvée du galbe délicat de sa cuisse et de son mollet jusqu’à son menu pied.
Soudain, Louis sortit de sa léthargie et se redressa tel un ressuscité.
— Si nous sortions ce soir, pour notre seule soirée ensemble ?

Nous sommes sortis vers minuit. Chou et Marie étaient ravissantes dans leur petite robe d’été. D’un chic avec un rien. De vraies petites Parisiennes.
Louis nous a emmené dans une boite qu’il connaissait depuis l’été dernier. Ici ou ailleurs, finalement, peu m’importait le lieu. Devant le vestiaire, je croisais une fille lookée comme une esthéticienne. À l’intérieur, une musique surpuissante interdisait tout dialogue cohérent. L’ambiance était survoltée et la température équatoriale. Balayant du regard la piste, je découvrais, éberlué, des centaines de clones de la première qui dansaient sur une musique hypnotique et ses basses assourdissantes. Côté garçons, la coupe de cheveux ultra travaillée au gel était de rigueur, et tout ce petit monde participait allègrement à la chaîne alimentaire en tant que proie ou prédateur.
Je commandais un verre au bar pour me détendre, tandis que Louis avait déjà descendu le sien, visiblement peu enclin à la dégustation. Je tournais la tête. Chou et Marie éclaboussaient de leur classe le dancefloor. Elles me firent signe de les rejoindre, mais je brandis mon verre en guise d’excuse. Marie leva les yeux au ciel et me sourit quand-même.
Après quelques danses, les filles vinrent se poser et se désaltérer. Un garçon aborda Chou.
— Tu danses ?
Elle déclina l’invitation. Louis en était à son troisième verre. Du moins ceux que j’avais comptés. Marie insista pour que je danse et je ne pus m’y opposer, n’ayant cette fois plus d’excuse. Au milieu de la piste, masqué par une foule de gens, j’aimais regarder le mouvement gracieux de ses pieds dans ses sandales à talon ou sa nuque qu’elle dégageait quand ses cheveux se soulevaient. Je ne regardais qu’elle. Les autres filles m’indifféraient.
Fuyant la fournaise qui devenait insupportable, nous sommes retournés au bar. Louis, penché vers Chou, la faisait rire chaque fois qu’il lui parlait dans le creux de l’oreille. Chou m’étonnera toujours.
Délaissant Marie une fraction de seconde, j’eus l’occasion de constater une loi physique universelle. Une jolie fille seule dans une boîte de nuit attire inéluctablement un satellite à la trajectoire aléatoire, en l’occurrence une parodie de minet, avec lunettes de soleil intégrées, lui proposant une coupe d’un Champagne qu’il venait de commander. Mais c’était mal la connaître. Le jeune intrépide fut poliment mais définitivement éconduit et quitta l’arène toutes dents dehors malgré la déroute.
Rassuré quant à l’instinct de survie de Marie en milieu hostile, je sortais fumer une cigarette. Deux gars, dont l’un coiffé d’un bonnet façon Angelino, fumaient aussi à côté de moi.
Dialogue.
— J’ai pris des photos de la dune, mais avec personne dessus, tu vois, pour montrer que la nature, elle vit sans nous.
— Mortel.
— Et puis à côté de ça, j’ai pris des photos avec une nana que j’ai rencontrée à la plage, cet après-midi là. Au même endroit, les photos. A chaque fois. Exactement. Un cliché sans, un cliché avec.
— Trop fort.
— Elle a posé comme ça, exactement comme je voulais. Mets toi comme ci, penche toi comme ça. Un truc de dingues.
— Ouah.
— Et en fait, je me suis dit, c’est ça le concept. Un diptyque démultiplié, tu vois. Un diptyque démultiplié à l’infini.
— Énorme.
Je quittais à regret ce monde parallèle après avoir écrasé mon mégot, décidé à retrouver les autres à l’intérieur.
Ils étaient assis sur un canapé. Je pris place à côté de Marie qui sirotait sagement un Perrier citron. Louis descendait un cognac et bavardait toujours avec Chou. Ils finirent tous deux par s’évaporer dans le vaste club et je me retrouvai seul avec Marie. Un autre garçon, très beau gosse et plein d’assurance, s’approcha de Marie et lui dit dans le creux de l’oreille quelque chose que je n’entendis pas. Je crus que cette fois elle succomberait à son charme dévastateur mais, à ma grande surprise, elle fit non de la tête et se serra contre moi. Ma fréquence cardiaque s’accéléra brutalement. Enfin, elle prit ma main et m’entraîna sur la piste. Notre complicité affichée dissuada tout prétendant potentiel, persuadé qu’elle était ma petite amie.

Nous nous apprêtions à partir quand j’aperçus Louis au fond de la salle, débraillé, debout sur une table, gesticulant comme un pantin au rythme de la musique. Assise non loin de lui, Chou le regardait, hilare.
— C’est d’un ridicule mais qu’est-ce qu’on se marre, dit Louis une fois dehors.
Puis il vomit entre deux voitures. Rock ‘n’ roll.

C’est la dernière fois que je le vis de l’été. Il devait partir quelques heures plus tard, après une courte nuit et vraisemblablement une bonne gueule de bois.

Jeudi 16 août

La descendance de la vieille noblesse, avec ses codes et ses principes, est persuadée qu’elle a encore un rôle à jouer pour la grandeur de la France. programmée pour tenir son rang, elle se méfie de la particule et, argentée ou non, exclut de son armature le bourgeois dont le grand complexe sera toujours son ascendance.
Des Gaulois romanisés aux Francs assimilés, une civilisation posa les fondations de la future France. La chute de l’Empire romain d’Occident accéléra sa mutation. La société féodale était née, et avec elle la noblesse héréditaire et cette mission obsédante de filiation à laquelle je succomberai peut-être. Pas encore. Pas aujourd’hui. Ma jeunesse n’était pas achevée, et encore moins ce bel été.

Béatrice et François avaient invité un couple d’amis Anglais francophiles à dîner, Catherine et Charles. Des gens charmants, fort courtois et parfaitement décontractés. So british. Je m’apprêtais à revêtir ma tenue d’apparat, à savoir une dose de représentation à la hauteur de nos hôtes étrangers et à égale sérénité.
Catherine s’exprimait dans un français excellent avec un délicieux accent anglais qui en faisait tout son charme. Charles, quant à lui, s’il conversait assez aisément dans notre langue, inversait facilement les genres et surtout, avait un accent à couper au couteau. Je comprenais un mot sur deux mais j’adorais ça.
Béatrice me présenta à Catherine tandis que Charles embrassait Marie venue le saluer en compagnie de Chou. Le chemisier cintré blanc de Marie qu’elle portait sur un jean rouge lui allait à ravir, et je trouvais ma cousine de plus en plus désirable.
— Jean est le neveu de François. Il vient passer quelques jours chez nous et fait de la voile avec son oncle.
— Quelle idée merveilleuse. Qui a dit que la jeunesse était oisive ?
— Bonjour madame.
— Oh, appelez-moi Catherine. Ai-je l’air si vieille ? Moi qui croyais un peu me préserver des outrages du temps en protégeant ma peau si blanche des morsures du soleil. Vous me brisez le cœur, Jean. Je plaisante, bien sûr, dit-elle en me prenant le bras. Sauf au sujet de ma peau.
Catherine embrassa à son tour Marie.
— Mais dites-moi, vous m’avez caché que vous aviez une nouvelle femme dans la famille. Et ravissante en plus.
Il me sembla que Marie ait rougi. Chou se tenait à ses côtés. Elles échangèrent un regard.
— Anne-Charlotte est la meilleure amie de Marie. Nous sommes ravis qu’elle soit parmi nous pour les vacances. Malheureusement, vous ratez Louis. Il est parti ce matin pour l’Espagne.
Charles admirait le jardin.
— Vos roses sont superbes, dit-il à François.
— Merci. Béatrice en a tout le mérite. Pas un jour ne passe sans qu’elle n’en prenne soin.
— Quand on aime, on ne compte pas.
— J’envie les roses de ma femme.

La maîtresse de maison invita tout le monde à venir s’asseoir sur des chaises déployées autour de la piscine. L’air était bon. La grosse chaleur de l’après-midi commençait à s’atténuer. La lumière n’était déjà plus tout à fait la même. Les oiseaux commençaient à se dissimuler dans les arbres.
Un Sauternes fut servi en apéritif, accompagné de toasts de foie gras et de confiture de figue. Un Délice.
Catherine et Charles vivaient environ six mois par an à Londres et le reste de l’année en lisière de la forêt des Landes dans une maison en pierre qu’ils ont réhabilitée.
— Je dois avouer que les artisans que nous avons sollicités ont fait un travail formidable. Cette maison est un enchantement. Nous nous y sentons tellement bien. Vous viendrez nous voir, n’est-ce pas ? Nous venons de faire paver l’allée. Nous allons enfin pouvoir nous occuper dignement de notre jardin. Mais la tâche est immense, car je dois vous faire une confidence, ma chère, je suis jalouse du vôtre.
— Vous êtes adorable.
Béatrice se leva.
— Nous passons à table ? Je vous préviens, c’est à la bonne franquette, comme on dit chez nous.
Je me retrouvais à côté de Catherine. Elle m’accueillit par un large sourire lorsque je m’assis. Je pris ça pour un consentement à ma position géographique. J’osais une introduction.
— D’où vous vient cette parfaite maîtrise de la langue française ? Je suis impressionné.
— Pour tout vous dire, on m’a bien aidée. J’ai été élève au lycée français du Caire où mon père était diplomate à l’ambassade de Grande-Bretagne. Mes parents tenaient à ce que j’y sois scolarisée. Je les remercie encore aujourd’hui. Mon affection pour la France a fait le reste.
— Tout de même, je reste admiratif.
— Moi aussi, ajouta non sans humour Charles.
Je m’interrogeais en revanche sur leurs activités professionnelles. Ils ne ressemblaient pas à des retraités classiques. Pas assez vieux, me disais-je. J’appris plus tard que Charles détenait encore des parts dans une affaire que lui-même dirigeait auparavant et qu’il lui arrivait de faire un saut à Londres, lorsqu’il résidait en France, pour régler ponctuellement quelques dossiers.
Nous avons eu des œufs cocotte en entrée. François déboucha une première bouteille, goûta le vin et nous servit. Je ne lis pas l’étiquette mais il était très bon. Seule Chou n’en bu pas, préférant, dit-elle, garder le goût du Sauternes dans sa bouche.

à suivre…